le facteur est passé...

Publié le par ebft

Cette lettre a été écrite du Pouldu entre le dimanche 10 et le jeudi 13 novembre 1889, elle était adressée à son ami Vincent Van Gogh. C’est Théo le frère de Van Gogh qui transmettra dans un courrier en date du 16 novembre ce courrier de Gauguin.

 


Mon cher Vincent

J’ai reçu votre lettre l’autre jour et je vois avec plaisir que vous voilà remis (si ce n’est sans retour) au moins pour longtemps: temps pendant lequel vous allez pouvoir travailler. Non je n’ai pu voir vos dernières toiles, étant depuis longtemps en Bretagne, mais de Haan le hollandais qui est avec moi a reçu une lettre d’un ami lui disant que vos nouvelles toiles étaient réellement quelque chose de bien artiste et plus imaginatif que les autres. Je suis content que vous vous souveniez de nos conversations en tant que dessin, et de Haan qui m’a écouté là-dessus a fait de réels progrès ici sur ce rapport. J’ai peu de nouvelles à vous donner des amis étant moi-même un peu isolé de tout . Laval est à Paris,  Bernard à St Briac. Son père lui a totalement défendu d’être à Pont aven avec moi. Vous vous rappelez sans doute la lettre bourgeoise du bonhomme courroucé.

Bernard m’écrit quelquefois; il a beaucoup changé à son avantage et comme artiste il continue à faire des choses curieuses et belles. Il n’en n’est pas de même pour moi. J’ai une malheureuse nature qui a soif de nouveau et je ne peux m’empêcher de faire de nouvelles recherches. J’ai cette année fait un travail tout autre que l’année dernière, travail préparatoire à une chose que j’entrevois importante. J’ai fait chez vous à Arles un tableau un peu dans ce sens – Les vendanges (un tableau dont vous avez fait le dessin.) Une femme assise, des vignes en triangle rouge. Degas ne comprend pas celui-là. Dans cet ordre d’idées abstraites je suis amené à chercher la forme et la couleur synthétiques.

Le moins de métier possible et par ci par là des accessoires très-peu exécutés pour laisser à l’impression d’une figure toute sa puissance et ne pas tomber dans la babiole, enfantillage.– J’ai devant moi plusieurs eaux fortes, reproductions de tableaux etc. de Rembrandt et j’y trouve beaucoup de ces choses-là.– Dans celui que vous avez (la tête d’ange exécutée et le reste inachevé).Dans le Tobie, si toutefois c’est un Tobie, le lion est imposant, puissant, le paysage aussi et tout le coin d’avant plan inachevé, le bonhomme aussi. Il m’a semblé à moi que c’était un parti pris et j’ai recherché le pourquoi parceque. Et ce n’est pas une raison parceque je ne suis pas un maître pour que je n’entre pas dans l’ordre d’idées d’un maître comme celui-là (avec des applications différentes). Tout cela (mon cher Vincent) me fait crier dessus à Paris (et je sens qu’ils ont tort).  j’ai fait cette année des efforts inouïs de travail et de réflexion et j’ai l’air de m’être reposé.  J’ai à la maison une chose que je n’ai pas envoyée et qui vous irait je crois.

C’est le Christ dans le jardin des Oliviers , Ciel bleu vert, crépuscule, des arbres tous penchés en masse pourpre, terrain violet et le Christ enveloppé d’un vêtement ocre sombre a les cheveux vermillon.  Cette toile n’étant pas destinée à être comprise je la garde pour longtemps.– Ci inclus ce dessin qui vous donnera vaguement l’idée de celà.

Nous sommes, de Haan et moi, installés pour le travail et le calme.

J’ai trouvé sur le bord de la mer une grande maison qui est louée seulement 2 mois pour les bains de mer à raison de cela je l’ai eue pour très bon marché l’hiver.

Le haut est une immense terrasse, 15 mètres sur 12 et 5 mètres de haut, vitrée sur 2 côtés. D’un côté nous plongeons  sur un immense horizon de mer. Les orages sont magnifiques et nous les peignons directement de l’atelier, en pleine sensation du terrible des vagues frappant des rochers noirs.

De l’autre côté des sables rouges, des champs et quelques fermes entourées de leurs arbres. Des modèles tous les jours de femmes, hommes venant garder des vaches, ou ramasser le goëmon à la mer.  On les fait poser comme on veut pour un franc. Vous voyez qu’il y a tout ce qu’il faut pour travailler.

À côté de nous nous avons une petite auberge où nous mangeons très bien, pas cher. Voilà pour le côté matériel.

de Haan s’est mis tout à fait au travail dans notre sens et marche très-bien sans perdre sa personnalité et je vous promets que maintenant il comprend mieux Rembrandt qu’autrefois, ainsi que les maîtres hollandais. Il y a chez les maîtres anciens une relation intellectuelle qui les relie tous entre eux et en faisant comme eux on arrive à faire autre chose. Voilà un paradoxe (mais je me comprends).

Depuis 2 mois j’ai travaillé à une grande sculpture (de bois peint) et j’ose croire que c’est jusqu’ici ce que j’ai fait de mieux en tant que puissance et harmonie , mais le côté littéraire de celà est insensé pour beaucoup. Un monstre qui me ressemble prend la main d’une femme nue, voilà le sujet principal. Dans les intervalles des figures (plus petites). Le haut une ville, une Babylonne quelconque, le bas la campagne avec quelques fleurs imaginées (une vieille désolée) et un renard, l’animal fatidique de la perversité chez les Indiens.

Il est difficile de vous donner la sensation de cela avec un dessin, il faut voir la couleur du bois se mariant avec le fond peint vert, ocre jaune, et fleurs jaunes, des cheveux or, quelques figures  verdâtres. Car malgré l’inscription les personnes ont l’air triste, en contradiction avec le titre. Sur ce bois ciré il y a des reflets que donne la lumière sur les parties bosses qui donne de la richesse.

Je vais l’envoyer à Paris dans quelques jours. Peut être cela plaira plus que ma peinture.

de Haan vous dit bien des choses.

Cordialement à vous

P. Gauguin

P.S. Je sais que vous fatiguez quand vous écrivez, aussi je ne demande pas de lettre (malgré tout le plaisir que j’ai à vous lire).

Le service militaire de Bernard a été remis à un an (pour santé).

au Pouldu près Quimper (Finistère).

Source Van Gogh museum d'Amsterdam

le fac similé de la lettre (cliquez sur les images pour agrandir)

lettre de Gauguin à Vincent Van Gogh
lettre de Gauguin à Vincent Van Gogh (suite)
lettre de Gauguin à Vincent Van Gogh (suite)
lettre de Gauguin à Vincent Van Gogh (fin)

Publié dans anniversaires 2009

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