le facteur est passé...

Publié le par Maison Marie Henry

Cette lettre a été écrite du Pouldu aux environs du vendredi 13 décembre 1889, elle était adressée à son ami Vincent Van Gogh.



Mon cher Vincent

Depuis longtemps je devais vous répondre à votre longue lettre; je sais combien vous êtes isolé en Provence et que vous aimez à recevoir des nouvelles des copains qui vous intéressent, et cependant beaucoup de circonstances m’en ont empêché. Entre autres un assez grand travail que nous avons entrepris en commun de Haan et moi: une décoration de l’auberge où nous mangeons.  On commence par un mur puis on finit par faire les quatre, même le vitrail.3 C’est une chose qui apprend beaucoup, par conséquent utile. De Haan a fait sur le plâtre même un grand panneau de 2mètres sur 1,50 de haut. Je vous envoie ci-joint un croquis fait sommairement de la chose. Paysannes d’ici travaillant au chanvre sur un fond de meules de paille.

Je trouve cela très bien et très-complet, fait aussi sérieusement qu’un tableau.

J’ai fait à la suite une paysanne en train de filer sur le bord de la mer, son chien et sa vache. Nos deux portraits sur chaque porte. Dans la fièvre du travail, et la hâte de voir tout terminé, le moment de se coucher arrivait aussitôt et je remettais ma lettre à plus tard, maintenant causons.

De tableaux religieux je n’en ai fait qu’un cette année, et cela il est bon de faire quelquefois des essais de toute sorte, afin d’entretenir ses forces imaginatives, et on revoit la nature après avec plaisir. Enfin tout cela est affaire de tempérament. Moi ce que j’ai fait surtout cette année, ce sont de simples enfants de paysan, se promenant indifférents sur le bord de la mer avec leurs vaches. Seulement comme le trompe l’oeil du plein air et de quoique ce soit ne me plaît pas, je cherche à mettre dans ces figures désolées, le sauvage que j’y vois et qui est en moi aussi. Ici en Bretagne les paysans ont un air du moyen âge et n’ont pas l’air de penser un instant que Paris existe et qu’on soit en 1889, tout le contraire du midi. Ici tout est rude comme la langue Bretonne, bien fermé (il semble à tout jamais). Les costumes sont aussi presque symbolique, influencés par les superstitions du catholicisme. Voyez le dos, corsage une croix,

la tête enveloppée d’une marmotte noire comme les religieuses  avec cela les figures sont presque asiatiques, jaunes et triangulaires, sévères.

Que diable, je veux aussi consulter la nature mais je ne veux pas en retirer ce que j’y vois et ce qui vient à ma pensée. Les roches, les costumes sont noirs et jaunes; je ne peux pourtant pas les mettre blonds et coquets. Encore craintifs du seigneur et du curé les bretons tiennent leurs chapeaux et tous leurs ustensiles comme s’ils étaient dans une église; je les peins aussi en cet état et non dans une verve méridionale.

En ce moment je fais une toile de 50, des femmes ramassant du goémon sur le bord de la mer.  Ce sont comme des boîtes étagées de distance en distances, vêtements bleus et coiffes noires  et cela malgré l’âpreté du froid. Fumier qu’ils ramassent pour fumer leurs terres, couleur ocre de ru avec des reflets fauve. Sables roses et non jaunes à cause de l’humidité probablement  mer sombre. En voyant cela tous les jours il me vient comme une bouffée de lutte pour la vie, de tristesse et d’obéissance aux lois malheureuses. Cette bouffée je cherche à la mettre sur la toile, non par hasard, mais par raisonnement en exagérant peut être certaines rigidités de pose, certaines couleurs sombres etc... Tout cela est peut être maniéré mais dans le tableau, où est le naturel? Tout depuis les âges les plus reculés est dans les tableaux, tout à fait conventionnel, voulu, d’un bout à l’autre et bien loin du naturel, par conséquent bien maniéré. Ils ont, les maîtres anciens, direz-vous, le génie. C’est vrai et nous ne l’avons pas, mais ce n’est pas une raison pour ne pas procéder comme eux. Pour un Japonais ce que nous faisons est maniéré et vice versa; cela provient qu’il y a entre les deux un écart notable dans la vision, les usages et les types. Donc si un homme par suite de race, tempérament ou autre cause, voit, sent, pense différent de la masse il est peu naturel et par suite maniéré.

Vous avez-vu à Arles le portail de St Trophine, vu et exécuté bien différent des hommes du nord avec des proportions bien loin de la nature, et cela vous l’avez admiré, sans cauchemar non en art (la vérité est ce que l’on sent, dans l’état d’âme où on est). Rêve qui veut ou qui peut. S’y laisse aller qui veut ou qui peut. Et le rêve vient toujours de la réalité dans la nature. Un Indien sauvage ne verra jamais en rêve un homme habillé comme à Paris, etc....

de Haan travaille toujours au Pouldu, vous remercie de votre bon souvenir et vous dit bien des choses.

Il est (seul) l’auteur d’Uriel, le tableau dont vous avez parlé dans une lettre à Isaacson.

Je n’ai pas trace de votre dessin d’après Rembrandt dont vous me proposiez échange (que je ferai avec plaisir).

Vous serre cordialement la main.

T. à V.

P. Gauguin.

Source Van Gogh Museum d'Amsterdam

le fac similé de la lettre (cliquez sur les images pour agrandir)




Publié dans anniversaires 2009

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