Vernissage de l'exposition "Claude Huart à Saint-Julien": un grand succès

Publié le par ebft

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Présenter Claude Huart aujourd’hui est inutile, puisqu’il est ici chez lui, parmi ceux qui le connaissent et l’accompagnent depuis longtemps.

Mais, comme lorsque l’on est réunis autour de la table, pour fêter un membre de la famille que l’on aime bien, je dirai malgré tout quelques mots sur lui et son parcours, juste pour le plaisir.

Claude nous a raconté qu’il était un homme du Nord. Né en Picardie d’une famille de Fresnes-sur-Escaut, il a fait des études à l’Ecole des Beaux Arts de Valenciennes, à la Faculté de Lettres de Lille, puis il a enseigné à Arras, à Armentières et à Valenciennes.

Son histoire sentimentale avec la Bretagne a commencé en 1956, quand il est venu faire son service militaire, pendant 28 mois, à l’Ecole Spéciale de Saint-Cyr Coëtquidan, comme professeur de Français des étudiants d’Amérique Latine. Cette période ne fût pas vécue avec une discipline raide et hiérarchisée car il était professeur en civil et elle lui a permis de se familiariser avec l’espagnol, de peindre dans le grenier du directeur de l’école primaire et surtout de rencontrer Robert Bourgne, son ami philosophe (Robert Bourgne est aujourd’hui directeur de l'Institut Alain et l'administrateur littéraire de l'œuvre du philosophe. Il a écrit de très beaux textes sur Claude.) A l’époque Robert Bourgne faisait aussi son service et possédait une voiture, une « Ondine » dans laquelle ils sont partis ensemble à la découverte de la Bretagne.  

C’est ainsi que Claude rencontra le Docteur René Guyot, qui le logeait pendant ses séjours à Clohars-Carnoët, et il commença ses premières peintures à Doëlan. Le Docteur Guyot était ami de Maurice Savin, qui était professeur de philosophie au lycée Henry IV, lui-même ami du philosophe Alain, qui séjournait au Pouldu. On discutait donc beaucoup de philosophie, on parlait des peintres célèbres venus au Pouldu et à Pont-Aven, et on s’intéressait aux ventes à l’Hôtel Drouot à Paris. Pendant ses permissions, Claude « Huarto », comme l’appelaient alors ses amis, pouvait regarder des œuvres de Filiger, Sérusier, Moret, Jourdan, entre autres, qui attiraient au Pouldu des collectionneurs et des marchands d’art, passés aujourd’hui à la postérité, comme Samuel Josefowitz et Maurice Malingue. Il rencontra Henriette Boutaric, l’héritière de Paul Sérusier à Châteauneuf-du-Faou, qui voulût lui offrir les pinceaux de Paul Sérusier, ce qu’il refusa, considérant qu’il fallait les léguer à un musée. Plusieurs années plus tard il est retourné peindre dans le jardin de Sérusier.

En 1964, Claude a fondé et pris la direction de l’Ecole des Beaux Arts de Lorient et au fil du temps, nombre d’amis ont donné une belle texture poétique à sa vie : Xavier Grall, Glenmor, Charles Le Quintrec, Pierre Jakez Hélias … Emile Compard, ami d’Adolphe Beaufrère, Nicole Correleau à Pont Aven et, plus tard, Marie Le Drian.

Parallèlement, en 1965, Jean-Sylvain Fontaine, peintre influencé par Bonnard, originaire du Nord, comme Claude, est venu enseigner au lycée de Quimperlé. Avec son épouse, Ellen, il a entrepris la restauration de la célèbre « Ferme de Kerzellec ». Il faut nous arrêter un instant sur l’histoire des lieux. Cette ferme appartenait à Laurent Brangoulo, qui fut maire de Clohars-Carnoët de 1892 à 1896 et le parrain de Léa, la première fille de Marie Henry. La ferme a été peinte par Mejier de Haan en 1889[1] , et on a pu la voir à Amsterdam, puis au Musée d’Orsay à Paris dans le cadre de l’exposition intitulée « Meijer de Haan, le maître caché » que l’on peut encore voir au Musée des Beaux-arts de Quimper[2] Elle a été peinte par Paul Gauguin en 1890, intitulée « toit bleu ou ferme au Pouldu », elle se trouve au Dallas Museum of Art aux Etats Unis, elle aussi été peinte par Verkade et d’autres peintres encore.

Le couple Fontaine a inauguré la Galerie de Kerzellec en 1970 par une exposition consacrée à Claude Huart. En juillet 1991, avec l’Association des Amis de Gauguin au Pouldu, dont Claude fut le président, la Galerie de Kerzellec a organisé une exposition d’une trentaine d’œuvres peintes du philosophe Alain et des maquettes originales de ses ouvrages.

C’est donc à 120 m de ces lieux, mondialement connus que la municipalité de Clohars-Carnoët projette de construire une station d’épuration, au milieu des paysages qui ont inspiré tant de peintres. Tous ceux qui sont sensibles à l’histoire, à la peinture, aux lettres, à la poésie et à la mémoire, sont choqués. Cette situation me rappelle une des « Pensées parmi les moins malsaines » de Claude qu’il titra « Grandeur militaire » :

« A presque vingt-six ans, je partis en apprentissage militaire. Un aspirant en inspection de chambrée trouva dans mon armoire de fer les Essais de Montaigne et un petit Apollinaire de chez Seghers.

L’aspirant me dit : « Tu lis encore ces conneries ? »

Je lui répondis : « Oui mon Lieutenant »

Aujourd’hui encore j’ai des regrets ; j’aurais dû dire : « Oui mon colonel », car il avait de l’avenir.

Pas d’autres commentaires pour ceux qui, sans connaître le doute, se préparent un bel avenir …

Fidèle aux lieux, Claude a exposé à la Galerie de Kerzellec, en été, de 1972 à 1993.

Dès le début, il a participé au projet de la reconstitution historique de la Maison Marie Henry pour le centenaire de la venue de Gauguin au Pouldu en 1989 et à l’association des Amis de la Maison Marie Henry.

Pour le 120ème anniversaire de l’installation de Paul Gauguin et le 20ème anniversaire de la reconstitution de l’auberge de son hôtesse, il a créé la coupe « Marie Henry »[3] spécialement réalisée par les faïenceries Henriot à Quimper.

Je reprends maintenant les pas de Claude. En 1987, il décida de se « privatiser », pour reprendre ses termes, il quitta alors l’Ecole des Beaux-arts de Lorient, et il se retira à Kerguelen pour se consacrer entièrement à son travail et aux voyages. Il a effectué des missions d’enseignement dans plusieurs Universités de Costa Rica, à Dakar, des expositions à Paris, New-York, en Suisse (à Lausanne, Bâle, Montreux, Fribourg, Zurich, Sion), au Venezuela, en Italie et, comme Gauguin qui l’avait précédé au Pouldu, il aime faire des fugues dans les îles, les Saintes, la Polynésie, et il revient avec des toiles signées à Bora Bora, aux Grenadines.

Philosopher c’est s’étonner de ce dont on a l’habitude et peindre c’est regarder différemment ce que l’on a l’habitude de voir. En regardant l’œuvre de Claude, on a une idée du regard qu’il porte sur les choses. On est loin de la toute puissance, plus près d’une alliance, d’une harmonie qui se vit dans le plaisir.

Claude est bienveillant, c’est un peintre–graveur du recueillement qui fouille les paysages, les hommes et le bois depuis des années pour faire des images. Je pense que lorsque l’on persiste à observer, à creuser, seul, penché sur des morceaux de bois, tendu sur la toile à juxtaposer des milliers de touches de peinture, à tordre ses doigts sur des crayons pour griffer du papier, à exercer sa main jour après jour, à vivre et à rêver dans la compagnie des mots, c’est certainement pour trouver quelque secret, pour comprendre ou circonscrire les mystères de la vie et essayer de les traduire pour ensuite les transmettre aux autres.

Claude est le petit-fils d’un souffleur de verre, et pour s’exprimer, il utilise un grand nombre de techniques qui font appel à la main et au cœur : la peinture, l’aquarelle, le pastel, le dessin, l’écriture avec des mots simples, pesés, qui révèlent des pensées pétillantes et acidulées comme des bonbons et une oreille de musicien. Il est illustrateur, imprimeur, professeur, décorateur de théâtre, céramiste, il se sert de tout ce qui peut révéler sa sensibilité. Parfois, avec sa peinture, il a l’impression d’être le chef d’orchestre devant la nature.

Mais aujourd’hui, grâce à cette exposition, c’est Claude le graveur, qui montre toute sa force et son métier, avec 80 gravures de la collection de l’Association des Amis de la Maison Marie Henry et de collectionneurs privés.

L’estampe est à l’origine un procédé d’impression utilisant une forme imprimante gravée en relief ou en creux et on a pris l’habitude de désigner par « estampe » toute image reproduite par ces procédés.

Pour l’impression en creux : Il existe différents procédés de gravure en creux, que l’on regroupe sous le terme générique de taille-douce : les procédés manuels (le burin et la pointe sèche) et les procédés chimiques, par attaque des acides qui s’appliquent sur du métal.

Nous vous avons présenté, l’année dernière, ici même à Saint Julien, notre collection d’œuvres gravées de Beaufrère qui reprenaient cette technique. En 1956, quand Claude est arrivé en Bretagne, Beaufrère avait 80 ans, mais il a bien connu Madame Beaufrère et, avec un don d’imitation certain, il pourra vous raconter des anecdotes précieuses et drôles.

Et puis il y a l’impression en relief : le bois gravé. Et c’est là que Huart a combiné la tradition d’Albrecht Dürer et la fraîcheur de l’imagerie naïve et anonyme d’Epinal.

Pour les œuvres en couleur, il travaille la gravure sur bois de fil, c’est-à-dire sur des planches sciées dans le sens du fil du bois. Il faut un bois dur, lisse sain et sec, le pommier a sa préférence. Il grave « à bois perdu ». Quand certains artistes gravent une planche pour chaque couleur à reporter sur le papier, Claude utilise une seule planche pour toutes les couleurs. Ce qui veut dire qu’il grave une première fois pour obtenir une couleur, ce premier état est passé sous la presse, ensuite il continue à éliminer, champlever le bois, effaçant ainsi ses repères, pour graver une nouvelle séquence du dessin et faire naître les autres couleurs. A la fin, le bois aura tout donné et le graveur ne pourra plus rien dire.

Là c’est l’artiste qui prévoit, qui décide de ce qu’il a à faire. Il ne part pas à l’aventure avec l’idée romantique du hasard créateur. Au contraire, son œuvre est précédée d’une intention, d’un projet, de formes présentes dans son esprit, d’une composition soumise à l’idée. Il anticipe, il a une pré-vision et pour la représenter il devient un artisan qui utilise les outils et le matériel adéquats pour arriver à faire ce qu’il veut. Il choisit le bois, le maillet, l’échoppe, l’onglette, le burin, la gouge, le papier, la presse et il détermine le nombre de tirages… Mais une fois que sa décision est prise, le graveur n’est plus libre et il prend tous les risques. D’une lame tranchante, il doit aller à l’essentiel, sans repentir possible, et le cœur d’un arbre ne se taille pas facilement, il ne faut pas le blesser. La matière résiste, il faut en connaître toutes les veines pour qu’elle devienne complice de la main et du rêve.

Vous verrez aussi des gravures faites par Claude sur bois debout. Ces gravures sont réalisées sur du bois scié dans le sens perpendiculaire au fil. La planche à graver est formée de petits cubes collés. Les fibres ne risquant pas d’éclater, l’artiste a plus de liberté pour exécuter des détails plus minutieux. Le principe est le même que pour le bois gravé, puisqu’il s’agit toujours d’une gravure « en taille d’épargne », mais la technique est plus précise et les outils ressemblent d’avantage à ceux utilisés pour graver le métal. Elle lui permet un travail très délicat, où il peut faire des dentelles, raconter la neige ou l’enfance, en jouant avec l’encre noire et la blancheur du papier. Il n’y aura pas de nuance. Une fois qu’il aura évacué, détruit et éliminé, il y aura à voir ailleurs, autre chose, autrement. Le noir, la couleur d’origine, archaïque, antérieure aux couleurs, sera présente face au blanc qui sera le signe de l’absence.

Je voudrais dire à Claude toute notre joie de l’accueillir ici et notre reconnaissance pour sa fidélité et, pour clore, l’associer à un autre poète, et cette fois ce ne sera pas Xavier Grall ou Glenmor, mais René Char, en citant son poème « Qu’il vive ! » :

Dans mon pays, les tendres preuves du printemps et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts lointains.

La vérité attend l’aurore à côté d’une bougie. Le verre de fenêtre est négligé. Qu’importe à l’attentif.

Dans mon pays, on ne questionne pas un homme ému.

Il n’y a pas d’ombre maligne sur la barque chavirée.

Bonjour à peine, est inconnu dans mon pays.

On n’emprunte que ce qui peut se rendre augmenté.

Il y a des feuilles, beaucoup de feuilles sur les arbres de mon pays. Les branches sont libres de n’avoir pas de fruits.

On ne croit pas à la bonne foi du vainqueur.

Dans mon pays, on remercie.

MERCI CLAUDE.

 

Ghislaine HUON

Saint Julien, Le Pouldu

Le 25 septembre 2010

 

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[1] Meijer de Haan. Le Pouldu (Ferme de Kerzellec), 1889. Huile sur toile, 73,5x92,5 cm. Otterlo, Kröller-Müller Museum.

[2] Meijer de Haan 1852-1895 Le maître caché. Musée d’Orsay. Exposition du 16 mars au 20 juin 2010.

[3] Faïence unique en édition limitée et numérotée à 120 exemplaires, en exclusivité pour l’Association des Amis de la Maison Marie Henry.

Publié dans Claude Huart

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