Pourquoi une oie dans la salle à manger ?

Publié le par Ghislaine Huon

ticket oie gauguin

En dehors de la pure beauté de l’image de cet oiseau, peinte au-dessus de la porte d’entrée de la pièce la plus intime de la petite auberge de Marie Henry, on s’interroge sur sa présence.

Isolée du débit de boisson où l’on servait les paysans en costume breton, Henry Mothéré, racontant les souvenirs de Marie Henry, nous dit que la salle à manger était réservée aux visiteurs élégants et aux pensionnaires « à la mode de la ville. » C’est la seule pièce de la maison aux murs entièrement décorés. Gauguin a mis sa main sur cet endroit. Avec ses amis peintres ils ont pris beaucoup de plaisir à décorer leur lieu de réunion.

Il n’y a pas une vérité exclusive et chaque spectateur peut donner un sens à l’oeuvre qu’il regarde. Avec les connaissances que nous avons aujourd’hui de cette histoire, nous pouvons jouer à trouver des interprétations.

Au premier regard, on voit une oie, dessinée sur le plâtre avec des courbes harmonieuses, bien ancrée au sol sur ses appuis, dans un rapport de tons très doux, elle étend son cou gracieusement vers la salle en regardant l’assistance. Près d’elle, son oison lève sa tête vers elle. Autour d’elle, trois fleurs stylisées. Au-dessus de cet ensemble Gauguin a écrit « Maison MARIE-Henry » - signature P. Go

Marie Henry était une belle jeune femme qui élevait seule son bébé, Léa. Pour vivre, elle avait fait construire « La Buvette de la Plage ». A l’époque qui nous intéresse, elle hébergeait et protégeait les peintres malgré la réprobation générale.

Meyer de Haan1, très épris de Marie Henry, « ne tarissait pas sur sa nouvelle conquête dont il admirait l’indépendance naïve et fière, sereine et joyeuse. »2 Il fit son portrait allaitant sa fille. Gauguin s’enthousiasma pour son tableau, qu’il encadra lui-même et plaça au centre du mur, face à l’entrée de la salle à manger.

maternité

On sait que Vincent Van Gogh souhaitait rejoindre le groupe du Pouldu. Il a écrit une lettre à Meyer de Haan 3 pour lui faire part de son intention. Gauguin, pensant que Van Gogh pourrait avoir de l’influence sur Meyer de Haan, qui règle les notes d’auberge, s’est alors interposé et, pour préserver sa domination, il a envoyé une lettre à Van Gogh pour l’empêcher de venir. Un mois plus tard Van Gogh se suicidait.

Après la mort de Vincent Van Gogh4 et de son frère Théo, Emile Bernard a souhaité organiser à Paris une exposition des tableaux de son ami Vincent. Il raconte5 qu’il fut très étonné de l’attitude de Paul Gauguin en cette circonstance. Alors qu’il avait reçu beaucoup de services et de générosité des frères Van Gogh, Gauguin informé du projet d’exposition voulut l’empêcher. Emile Bernard accomplit néanmoins son projet. Il n’a jamais caché la rancoeur qu’il gardait envers Gauguin depuis la brouille qui les avait opposés à Pont-Aven, l’accusant de l’avoir copié pour faire son tableau « la vision après le sermon ».

On sait encore, d’après le témoignage de Mothéré, que Meyer de Haan écoutait avec admiration les doctrines de son maître, Gauguin. Convaincu, il brûlait de quitter « la sale Europe » avec lui et de s’établir, en pleine nature, avec Marie Henry qu’il aimait pour y élever les nombreux enfants qu’ils mettraient au monde.

Gauguin, dans le même temps faisait une cour ardente à Marie Henry. Elle le repoussait, indignée, en le renvoyant à sa femme qu’il avait abandonnée avec ses enfants.

A l’automne 1890, Marie annonçait qu’elle était enceinte. Gauguin a fait alors adresser une dépêche à Meyer de Haan réclamant sa présence urgente à Paris pour une affaire importante et, sur-le-champ, il a pris toutes les mesures nécessaires pour organiser d’autorité le départ du Pouldu. Il a envoyé ensuite une lettre à Marie Henry qui la tournait en dérision et expliquait qu’il s’était vengé d’avoir été repoussé. Furieuse, à son tour, Marie Henry a communiqué ce billet à l’oncle de Meyer de Haan qui est venu le chercher et la ramené à Amsterdam. Mothéré écrit : « dans leur fuite précipitée les fondateurs de l’Ecole de peinture du Pouldu se virent forcés d’abandonner un certain nombre de leurs oeuvres .» Meyer de Haan mourut peu de temps après et jamais il ne revit Marie Henry. De leur couple, naîtra Ida, qui dira plus tard : « Gauguin a brisé la vie de notre mère,… elle le détestait ; la nouvelle de sa mort fut un véritable soulagement pour elle. Il lui a causé un très grand tort par sa jalousie. »6

Ils se retrouvèrent adversaires en 1894, au cours du procès qui les opposa quand Gauguin voulut reprendre ses oeuvres.

Le cahier, recopié par Charles Chassé, montre comment les peintres vécurent pendant « 12 mois sous l’heureuse inspiration de la noble petite bretonne » à qui l’on doit « un des plus beaux monuments de l’Art Français », d’après ce qu’a dit un jour le peintre Pierre Bonnard, ami de Mothéré.

Alors que dans cette pièce Gauguin, Meyer de Haan, Sérusier, Filiger et d’autres avaient des conversations sur l’art, la métaphysique, des préoccupations intellectuelles, symbolistes, qu’ils bâtissaient des théories esthétiques, et que les oeuvres qui y ont été produites ont nourri une importante littérature, on peut douter du caractère purement naïf de « l’oie » et se demander pourquoi il n’en est pas fait mention dans le récit minutieux de Mothéré d’après les souvenirs de Marie Henry ? De la même façon, il omet de décrire, au plafond, le couple d’oies qui regarde son reflet et ne cite pas l’inscription « ONI SOIE ki mâle y panse ».

On peut dire que l’animal était familier des cours de ferme, effectivement. Mais on peut connaître aussi qu’il a dans l’ordre symbolique une grande importance. L’oie est identifiée comme une messagère fidèle qui avertit. Elle représente la vie et la vigilance qui prend le dessus sur la torpeur et la mort. C’est le personnage fictif de Ma mère l’Oye, campagnarde populaire racontant les contes de Perrault et depuis les Grecs elle porte une interprétation ésotérique en relation avec les labyrinthes que l’on a retrouvée dans le jeu de l’oie. Dans la langue française elle a d’abord désigné des petits rubans et les garnitures qui ornaient les habits pour signifier ensuite les petites faveurs accordées par une dame à son amant. Pour finir, au XIXe siècle elle désignait une personne niaise et sotte. L’oie blanche ajoute la pudibonderie à la candeur mêlée de bêtise.

Dans la salle à manger, quand le regard glisse du cadre de l’imposte, où se trouvent l’oie et son oison, vers l’angle du mur, un oiseau gris apparait et, d’un coup, l’attitude de l’oie apparait plus inquiète et plus protectrice face à cette possible menace. Comme Marie Henry, qui protégeait les peintres considérés comme des voyous et favorisait leurs créations, tout en élevant seule sa fille malgré les critiques et les railleries des gens du pays.

On a vu que Gauguin était un personnage ambigu, incisif, que sa nature était ardente. Nombreuses sont ses oeuvres qui portent des titres sibyllins, témoignant de préoccupations érotiques. Il voulait convaincre les hommes de changer leur comportement, il aimait dominer et, dans les portraits caricatures peints sur les portes de la salle à manger, il a introduit des éléments pervers. Le Dr Robert Welsh a abondamment étudié le plafond et il écrit que les suggestions d’activité sexuelle à propos des oies ne peuvent être rejetées. En 1894, Gauguin notait sur un dessin d’une jeune fille observant un couple d’oies à la saison des amours : « réflexions bourgeoises – dans la vie, les gens, comme les bêtes, s’en vont toujours par deux. »7

Dans ces dernières années, à Tahiti, définitivement exilé, il peint un tableau monumental : « D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? » qui symbolise une synthèse philosophique de la vie, de la civilisation, de la religion et de la sexualité. De droite à gauche, la lecture du tableau montre des femmes qui passent par tous les âges de la vie. Dans un angle, la naissance : un bébé, près d’un chien assis, à l’autre angle, la mort : une vieille femme grise, près d’un oiseau blanc, au bec orange qui nous regarde avec un oeil rond, en tendant le cou.

En 1899, il peint « Etes-vous en train d’attendre une lettre ? » où, de façon insolite, une oie et ses petits évoluent dans le paysage tahitien.

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Te tiai na oe ite rata; (Tu attends une lettre?)
Paul Gauguin 1899, huile sur toile

Meyer de Haan reviendra aussi souvent dans les tableaux de Gauguin, comme un fantôme mystérieux et attaché.

Dans une île plus lointaine, aux Marquises, en 1902, peu de temps avant sa mort, il peint « Contes barbares », derrière deux Tahitiennes apparaît la figure énigmatique de Meyer de Haan, en tout point identique au portrait qu’il avait peint sur la porte du placard de la maison de Marie Henry.

Meyer de Haan et l’oie. Deux figures récurrentes qui ont toujours suivi Gauguin.

Maison MARIE Henry. Gauguin nomme. Trois mots, trois fleurs, au-dessus de l’oie et de son petit.

Pour Gauguin les tableaux étaient des idées. Maintenant, en regardant « l’Oie », qu’elle idée a-t-on ?

 

1 Ou Meijer de Haan

2 Cahier Mothéré recopié par Charles Chassé.

3 Cahier Mothéré recopié par Charles Chassé.

4 29 juillet 1890.

5 Lettres de Vincent Van Gogh à Emile Bernard, publiées par Ambroise Vollard en 1911.

6 Gauguin et l’Ecole de Pont-Aven, Wladyslawa Jaworska. p. 104

7 Le Chemin de Gauguin 1985 Le Plafond peint par Gauguin dans l’auberge de Marie Henry, au Pouldu.

 

Ghislaine HUON

 

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