Le Portrait d’Yvonne Lerolle par Maurice Denis entre au Musée d’Orsay

Publié le par ebft

Le chef-d’œuvre de Maurice Denis (ill.) qui vient d’entrer à Orsay est une acquisition importante pour le patrimoine français. Les responsables de la préfiguration du musée, avaient tenté de l’acheter en 1982 à la galerie parisienne à qui il appartenait, mais sans succès faute de moyens. Le tableau était alors sorti de France, vendu au British Rail Pension Fund qui le déposa à la Tate Gallery, avant de le céder en 1984 à une collection particulière bien connue notamment pour ses symbolistes et ses post-impressionnistes. Elle était conservée à Londres depuis cette date.
C’est directement auprès du collectionneur qu’Orsay a pu acquérir ce triple portrait d’Yvonne Lerolle, fille du peintre Henri Lerolle, qui épousa plus tard Eugène Rouart, frère d’Ernest Rouart le mari de Julie Manet. Maurice Denis était proche des Lerolle qui faisaient ainsi partie de tout un cercle artistique, composé de peintres, d’écrivains et de musiciens (une sœur de la mère d’Yvonne avait épousé Ernest Chausson).

 

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Maurice Denis (1870-1943), Portrait d’Yvonne Lerolle en trois aspects, 1897
Huile sur toile - 170 x 110 cm, Paris, Musée d’Orsay, Photo : Musée d’Orsay

 

La particularité de cette œuvre, offerte par son auteur au modèle, consiste en la triple représentation de la même personne. Plusieurs esquisses préparatoires conservées au Musée Maurice Denis de Saint-Germain-en-Laye montrent comment celui-ci élabora sa composition, peignant d’abord le modèle seul puis l’accompagnant progressivement d’autres figures féminines qui finissent par se transformer elles-mêmes en Yvonne Lerolle.
Peindre plusieurs fois le même personnage dans un tableau n’était pas une nouveauté dans l’histoire de l’art. Les primitifs italiens employaient déjà ce processus pour représenter plusieurs épisodes d’une histoire sur un même panneau et cette manière de faire se prolongea jusqu’au maniérisme. Au XVIIe siècle, on peut rappeler les exemples des portraits peints pour que les sculpteurs puissent exécuter leur œuvre, comme le Triple portrait de Richelieu par Philippe de Champaigne conservé à la National Gallery de Londres.

Le propos de Maurice Denis dans ce tableau est différent. Sans doute s’inspire-t-il en partie de Georges Seurat qui, dans Les Poseuses (Barnes Foundation), avait utilisé le même modèle professionnel pour le représenter trois fois. Mais Denis semble plutôt, comme le souligne Guy Cogeval dans la notice du catalogue de l’exposition de 1994-1995, se rapprocher de Pierre Puvis de Chavanne et de ses Jeunes filles au bord de la mer (Orsay), dont Gustave Kahn disait : « n’y peut-on voir, en ces trois femmes toutes trois semblables et néanmoins d’attitudes diverses, la même femme sous trois aspects physiques... la même à trois moments, à trois actes de sa vie [...] » Citons la belle conclusion de cette notice : « Et en nous rappelant, avec Mallarmé, Maeterlinck et Proust, que la vérité d’un être aimé est la somme de ses avènements successifs, Denis atteint un des sommets de l’art symboliste. »
Incontestablement, il s’agit d’une pièce maîtresse du Symbolisme qui intègre aujourd’hui les collections du Musée d’Orsay. La beauté de cette toile est encore rehaussée par le cadre peint qui l’entoure. Marthe Denis, l’épouse de Maurice, en est l’auteur.

Signalons pour conclure qu’Yvonne figure dans une photographie d’Edgar Degas acquise par Orsay en 2004 représentant Henry Lerolle et ses deux filles.

 

Didier Rykner

 

source la tribune de l'art

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