le facteur est passé...

Publié le par ebft

Nous sommes au mois de novembre 1889, une lettre part ce matin de la Maison Marie Henry. C'est Paul Gauguin qui écrit à Emile Bernard. Toujours aussi indiscret, nous l'avons ouverte pour vous faire partager ses impressions, ses peines, son existence...



"Mon cher Bernard,

Que vous dire en ce moment où tout m'abandonne. Je suis cloué au Pouldu par la dette, et j'ai peu d'espoir de la voir s'éteindre. Van Gogh ne donne pas de ses nouvelles parce qu'il ne peut rien et d'après ce que je pressens, ce que m'en dit Schuff, nos affaires ne sont pas en bon chemin attendu que Van Gogh est marié, et cloué aux volontés de la maison, qui ne nous sont pas propices. Alors quoi, le seul qui, jusqu'à présent s'était occupé de moi, est forcé de lâcher, et je ne suis pas là, pour tâcher de parer moi-même à la retraite. J'ai bien fait des demandes pour aller au Tonkin, mais les réponses sont en ce moment presque négatives. Les gens qu'on envoie aux colonies sont généralement ceux qui font des bêtises, volent la caisse, etc... Mais moi, un artiste impressionniste; c. à. d. un insurgé; c'est impossible. En outre toute cette bile, ce fiel que j'amasse par les coups redoublés du malheur qui m'oppresse me rendent malade et, en ce moment, j'ai à peine la force, la volonté de travailler. Et le travail autrefois me faisait oublier. A la fin, cet isolement, cette concentration en moi-même, alors surtout que toutes les joies principales de la vie sont dehors, et que la satisfaction intime fait défaut, crie de la faim en quelque sorte, comme un estomac vide, à la fin cet isolement est un leurre, en tant que bonheur, à moins d'être de glace, absolument insensible. Malgré tous mes efforts pour le devenir, je ne le suis point, la nature première revient sans cesse. Tel le Gauguin du pot, la main étouffant dans la fournaise, le cri qui veut s'échapper. Enfin, je passerais là-dessus, qu'est-ce que l'homme dans cette immense création, et que suis-je de plus qu'un autre pour réclamer. Mais en ceci je vois malheureusement la suite chez d'autres, et ce qui pourrait chez un méchant l'aider à souffrir de ne pas être seul, me fait un effet contraire. Votre phrase : « Vous savez comme nous vous aimons » me fait plaisir, et que ce soit hasard ou volontaire, ce pluriel (nous) lui donne de la force. Est-ce que vous m'avez envoyé ce numéro art et critique. Quel idiotisme que cet article ! Du reste la bêtise a cela de bon qu'elle ne froisse pas. Fénéon a bien écrit que j'imitais Anquetin (1) que je ne connais pas. Il paraît qu'Eve ne parlait pas nègre mais mon Dieu quelle Langue parlait-elle, elle et le Serpent. Merci de la photographie.

Bien arrangé comme ligne et effet et cependant votre beau groupe de Madeleine soutenue par 2 femmes, exprime trop la partie intime de cette scène pour que les autres personnages y puissent prendre part aussi douloureusement. Personnages nécessaires peut-être à l'arrangement de lignes, mais je les aurais plus abrutis que souffrants. Cette belle image de Madeleine qui par son amour a plus fait pour la croyance à sa résurrection est suffisante. Et, je le répète, vous l'avez admirablement trouvée; je la regarde maintenant comme une autre Madeleine que j'ai connue. Ne prenez pas en mauvaise part ma critique qui peut-être erronée car je suis en ce moment si aigre que tout est bien trouble pour moi.

Je vous embrasse tous deux avec mon coeur si endolori.

P. GAUGUIN."

(1). Louis Anquetin, né à Etrapagny en 1861, mort à Paris en 1932. Excellent artiste, ami d'Emile Bernard avec qui dans les derniers mois de 1887 il avait tenté les premiers essais de synthèse. Il rejeta lui aussi ces théories pour vouer à Rubens une admiration passionnée

Publié dans anniversaires 2009

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