Estelle Guille des Buttes-Fresneau, Conservateur du Musée de Pont-Aven commente l'exposition Paul Ranson

Publié le par ebft

Estelle Guille des Buttes-Fresneau, Conservateur du Musée de Pont-Aven et Commissaire de l'exposition "Paul Ranson, artiste nabi: fantasmes et sortilèges" (Musée des Beaux-arts de Pont-Aven, 5 juin-3 octobre 2010), présente Paul Ranson.

 

vidéo de Benoit Ruelle

 

 

 

Le terme « nabi » apparaît pour la première fois en 1889 dans la correspondance du peintre Paul Sérusier. Le mot, qui signifie prophète en hébreu, lui a été soufflé par son ami Auguste Cazalis, spécialiste des langues orientales. Au coeur même de l’art des Nabis: la recherche permanente d’équivalents plastiques pour traduire les mystères de l’âme et de la pensée. Avec un sujet qui s’efface devant la ligne et la couleur, selon la superbe formule de Maurice Denis: « Se rappeler qu’un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane, recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées... » (23 août 1890).

 

Fondateur du mouvement aux côtés de Maurice Denis, Edouard Vuillard ou encore Ker-Xavier Roussel, Paul Ranson affiche cependant une véritable singularité artistique. Les symboles ésotériques parsèment ses toiles tout en se mêlant à une nature figurée. Et la femme, tout à tour amante, épouse, mère ou marâtre, sorcière ou bien encore fée, occupe une place centrale dans son travail. Marc-Oliver Ranson-Bitker, co-commissaire de l’exposition, d’avancer ici cette explication: fils unique, Paul Ranson n’a jamais connu sa mère, mort en couches et, de ce fait, n’a jamais établi cette relation fusionnelle si spécifique au lien mère-enfant. On peut même imaginer que dans cette absence de construction d’une relation intersubjective, se trouve une des explications du goût de Paul Ranson pour l’ésotérisme au sens de ce qui n’est partagé que par les initiés.

En effet, poursuit Marc-Olivier Ranson-Bitker, le parallèle est facile à établir entre les signes et codes singuliers caractéristiques de la relation mère-enfant et, par exemple, les codes linguistiques utilisés par les nabis entre eux et dont leur correspondance témoigne. Le mariage de Paul Ranson avec l’une des ses cousines avec laquelle il avait partagé bien des vacances de son enfance et qui lui servira de modèle pour de nombreuses oeuvres, pourait participer du même mécanisme inconscient.

Après l’annonce de la naissance de son fils Michel, Paul Ranson multiplia les visions démoniaques terrifiantes comme si cette naissance annoncée lui faisait craindre de voir l’histoire se renouveler et son fils lui enlever à jamais son modèle féminin. Et après la naissance, le peintre délaissa très vite sa famille, passant les dernières années de sa vie auprès de son ami Georges Lacombe au sein d’un univers misanthrope peuplé, ça et là, de quelques faunes et faunesses comme si, à ses yeux, seule la nature méritait d’être représentée.

Pour revenir un instant sur la vive attirance de Paul Ranson pour l’ésotérisme, la magie, les rites secrets (sa curiosité le pousse à étudier la théosophie, l’astronomie et les civilisations antiques orientales – Thadée Natenson parlait d’une « fièvre mentale, dont la contagion remonterait au moins à Baudelaire mais plus encore à Poe « ), arrêtons nous un instant sur ce « Paysage nabique » qui en est la plus pure illustration:

 

Ranson paysage nabique

 

Ce paysage se présente comme un panorama de symboles juxtaposés et organisés en trois zones distinctes. Les trois ordres naturels y sont représentées: l’humain, l’animal et le végétal, mais aussi les astres, les montagnes et même une créature fantastique. Ranson a probablement puisé dans Le traité élémentaire de science occulte (1889) de Papus, qu’il possédait dans sa bibliothèque, la signification de l’étoile à cinq branches, le pentogramme, symbolisant « l’intelligence (la tête humaine) dirigeant les quatre forces élémentaires (les quatre membres)« . Elle représente aussi une protection contre la sorcellerie. Les Nabis s’en servent parfois dans leur correspondance comme un signe cabalistique.

Si le sens des figures astronomiques est explicite, tout comme celui du paon au centre qui incarne l’immortalité, ou celui de la femme appuyée à la margelle du puits qui symbolise la vérité, le petit personnage féminin chevauchant l’oiseau (en haut à droite de la composition) demeure énigmatique. Tout comme reste mystérieux l’homme d’allure orientale  qui est représenté assis à gauche du tableau, enveloppé dans un large voile formant une sorte de mandorle autour de lui. Il cueille une petite fleur, peut-être la connaissance ? Aussi, peut-être s’agit-il de Rama, l’un des Grands initiés (le livre d’Edouard Schuré) ?

On le devine: la thématique générale de l’oeuvre nous laisse penser qu’il s’agit là d’un nouveau « talisman » réalisé deux ans après l’oeuvre-clé de Paul Sérusier. Un tableau syncrétique, porteur d’un message spirituel fondamental pour Ranson mais dont le sens aujourd’hui nous échappe.

Parallèlement à cet ésotérisme, le tableau, avec ses aplats de couleurs vives, illustre les principes énoncés par Gauguin au Bois d’Amour et ses qualités décoratives représentent à elles seules un véritable manifeste. Une frise de végétaux stylisés composée de fleurs de lys bleues (symboles de pureté) et de scarabées (signes de régénération) posés rythmiquement en bas, comme les motifs d’un papier peint, tempère la sécheresse de la peinture et la simplicité presque naïve de la composition.

 

Source blog de Benoit Ruelle

Publié dans musée de Pont-Aven

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