"Chutes du Niagara" ou "Village breton sous la neige"

Publié le par ebft

Paul Gauguin (1848-1903)
huile sur toile, 620 x 870 mm, musée d'orsay

propriétaires:
Victor Ségalen
Mme Joly-Segalen
Musée d'Orsay

Expositions:
Gauguin, association Paris-Amérique latine, Paris, 1926
biennale, Venise, 1928
Gauguin, gazette des beaux-arts, Paris, 1936
Daniel de Monfreid et Gauguin, galerie Charpentier, Paris, 1938
peinture française, Belgrade, 1939
french and british contemporary art, Adelaide, 1939
Gauguin, galerie Kleber, Paris, 1949
Gauguin, orangerie des Tuileries, Paris, 1949


Voir notre article:


une oeuvre de Gauguin exposée à Clohars-Carnoët


En avril dernier nous vous avions informé de l’exposition du tableau de Gauguin « chutes du Niagara », tout en étant un poisson d’avril ce canular est inspiré d’un fait réel que Victor Segalen a raconté dans son récit « hommage à Gauguin » et que vous pourrez découvrir pour votre plus grand plaisir dans l’extrait suivant.


Pour nous replacer dans le contexte Victor Segalen est présent à Papeete lors d’une vente judiciaire des biens de Gauguin le  2 septembre 1903, il est à cette époque affecté sur le navire « la Durance » comme officier médecin. A l’occasion de cette vente, il se rendra acquéreur de 24 lots pour un montant de 188,95 francs (sept toiles, quatre planches de bois sculptées, la palette de Gauguin, plusieurs albums et carnets et de nombreux dessins).



« Puis s’accomplit la vente judiciaire, sous les formes les plus légales, les plus sordides. On liquida sur place les objets « utiles », vêtements, batterie de cuisine, conserves et vins. Une autre adjudication eut lieu à Papeete, et comprenant quelques toiles, deux albums, l’image de Satan et de la concubine Thérèse, le fronton et les panneaux de la Maison du Jouir, la canne du Peintre, sa palette.

Pour acquéreurs : des marchands et des fonctionnaires ; quelques officiers de marine ; le Gouverneur régnant à cette époque ; des badauds, et un professeur de peinture sans élèves devenu écrivain public. Le Gouverneur fit acheter discrètement, puis racheta au même prix, un album. Un marchand se rendit possesseur de la canne (la poignée enchâssait une grosse perle baroque) et des deux bols « Thérèse » et « Père Paillard ». Un enseigne de vaisseau ne se départit point d’une fort belle toile : trois femmes, l’une allaitant, assise aux pieds des autres posées dans un ciel jaune. Le professeur de peinture essaya, d’un air entendu, la souplesse des poils des brosses, sur l’ongle de son pouce gauche, et en acquit tout un lot pour trois francs. La palette m’échut pour quarante sous. J’acquis au hasard de la criée tout ce que je pus saisir au vol. Une toile, présentée à l’envers par le commissaire priseur qui l’appelait « chutes du Niagara » obtint un succès de grand rire. Elle devint ma propriété pour la somme de sept francs. Quant aux bois, fronton et métopes de la Maison du Jouir, personne ne surmonta ma mise de…cent sous ! Et ils restèrent à moi.

Revenu seul, avec une grande tristesse, étonnée dans mon faré tahitien, dont les parois étaient vides, j’étendis ces trophées sacrilègement conquis au hasard de mots jetés et d’un marteau de justice que plus rien ne pouvait relever. Les bois de la Maison du Jouir, je les destinai dès lors, à l’autre extrémité du monde, à ce manoir breton que Saint-Pol-Roux se bâtissait, lui aussi, comme demeure irrévocable, dominant la baie du Toulinguet, sur la presqu’île atlantique. La palette, je ne pus décemment en faire mieux hommage qu’au seul digne de la tenir, non pas entre ses doigts, comme une relique dont on expertise avec la foi l’origine, mais passant dans l’ovale au double biseau le pouce qui porte et présente le champ des couleurs…à Georges Daniel de Monfreid.

A la bien regarder, cette palette, avec ses roses bleu nacré, ses blancs de dix mille nuances, ses montagnes de vert émeraude ou véronèse encore mou, et d’autres tons pétris par le pinceau dont les poils avaient marqué, cette palette était le miroir en relief de la toile qui dans ma cas, pendait au mur, le « numéro » crié sous l’étiquette « Chutes du Niagara ». Retournée, mise en place et contemplée enfin sans blasphèmes ni marchandage, cette toile devenait un paysage breton, village d’hiver sous la neige : quelques maisons de chaume épaulent la ligne d’horizon et se pressent autour du clocher juste central. (Le haut du cadre coupe la pointe trop aiguë  de la flèche.) A gauche, une falaise violette tombe vers un crépuscule. A droite filent des arbres maigres. Tout le sol est fait de neige, ruisselant de lumières fondues, magnifique pelage bleu et rose, fourrure sur le sol froid. C’est donc cela que le peintre, en mourant, recréait avec nostalgie ? Sous les soleils de tous les jours, le suscitateur des dieux chauds voyait un village breton sous la neige !

Cette toile, je l’ai gardée. Le don même en serait injurieux, Gauguin mourut en la peignant, c’est un legs. Seule de tant d’autres, elle se signe de l’absence du nom. »

Publié dans gauguin

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Ahikar 13/06/2016 14:04

Cher Jules, la suppression de la virgule est importante, parce que sans cela il eût fallu écrire "étonnée" au singulier.

À bon entendeur, salut !

jules 12/06/2016 11:03

Ahikar, Vraisemblablement manque d'epanouissement et ne comprend pas grand chose à l'art, pour se recroqueviller ainsi dans sa petite mare aigrie et régurgiter cette petite remarque où la tristesse en tant que sentiment ressenti ne peut jamais être étonnée ...

Ahikar 12/06/2016 10:19

Bonjour,
Une petite correction. Il n'y a pas de virgule après "tristesse". Il faut écrire: "Revenu seul, avec une grande tristesse étonnée dans mon faré tahitien, dont les parois étaient vides, j’étendis ces trophées sacrilègement conquis au hasard de mots jetés et d’un marteau de justice que plus rien ne pouvait relever."
Amitiés

Georges 28/12/2009 02:43


Merci de nous faire connaitre ces détails succulents...


ebft 28/12/2009 11:41


ce compliment me touche de la part d'un grand voyageur dont le site mérite aussi le détour, pour qui veut notamment profiter des belles images des marquises...
merci de votre visite
@ bientôt
Eric Bienfait