le facteur est passé...

Publié le par ebft

C’est le mois de juin, une lettre part ce matin du Pouldu, Gauguin écrit à sa femme Mette, on a oublié son anniversaire, nous sommes en 1889. Indiscrets nous l’avons ouverte pour vous faire partager ses peines, ses joies, ses émotions, son existence…


Curieusement nous sommes en 2009, on semble fêter sa venue au Pouldu, vernissage dans la maison de Marie Henry, une autre époque mais la même amnésie, pas de mention de son anniversaire, on a barbouillé les murs de reproduction. On croit fêter les vingt ans de la reconstitution, on a aussi oublié ses amis…

 

Ma chère Mette

Oui, il y a plus de 6 mois que tu n'as de mes nouvelles mais il y a plus de 6 mois que j'ai reçu des nouvelles des enfants. Il est vrai qu'il a fallu grave accident pour que j'en aie et je ne saurais m'en réjouir quoique tout danger écarté (dis-tu) 1.

Est-ce qu'on sait jamais; on devient bossu ou idiot à la suite de pareille chose et on ne commence à ne s'en apercevoir que bien longtemps après. Enfin, je suis tellement habitué à l'adversité.

Comprends-tu le nombre de fois que j'ai écrit contre une lettre de toi et parce que tu es la dernière à écrire tu joues le silence? Que j'écrive ou que je n'écrive pas, est-ce que ta conscience ne te dis pas qu'il faut me donner tous les mois des nouvelles des enfants que je n'ai pas vus depuis 5 ans – Et cependant à l'occasion tu sais m'en rappeler que je suis le père.

Il était question pour moi d'aller les voir il y a plus de 6 mois (tout d'un coup) vous avez trouvé vous autres de Copenhague que ce n'était pas sérieux de faire pareille dépense. Toujours les intérêts... d'argent mais ceux du coeur il n'en est jamais question. Pauvre femme qui se laisse conseiller aussi mal, et par qui, des gens qui en somme ne paient pas, ni argent, ni les pots cassés. Que d'argent l'on perd quand les associés ne sont pas d'accord, et c'est ce que vous ne savez pas comprendre.

Que voulez vous de moi? Surtout, qu'avez-vous voulu? Qu'aux Indes ou autre part, je sois une bête de rapport, pour qui, pour la femme et les enfants que je ne dois pas voir. En échange de ce sacrifice d'une existence sans gîte, sans quoi que ce soit, on m'aime si j'aime, on écrit si j'écris, etc... Tu me connais. Où je calcule (et je calcule bien) ou je ne calcule pas, le coeur sur la main, les yeux de face et je combats poitrine découverte. Ta puissante soeur n'a pas abdiqué son autorité sur toi, mais en échange où est sa protection?

Eh bien j'accepte le rôle qu'on m'a donné, et alors je dois calculer, ne pas abandonner la proie pour l'ombre. Et l'ombre c'est le rôle d'employé. Je serai employé à 2000 ou 4000 francs, les prix de vos frères, qu'aurait-on à me reprocher, rien, et cependant nous serions tous les deux à peu près, dans la même situation. Quant à l'avenir personne n'y pense.

Je voulais, malgré la certitude que me donnait ma conscience consulter les autres (des hommes qui comptent aussi) pour savoir si je faisais mon devoir. Tous sont de mon avis, que mon affaire c'est l'art, c'est mon capital, l'avenir de mes enfants, c'est l'honneur du nom que je leur ai donné, toutes choses qui un jour leur servent – quand il s'agit de les placer, un père honorable connu de tous peut se présenter pour les caser. En conséquence, je travaille à mon art qui n'est rien (en argent) pour le présent (les temps sont difficiles) qui se dessine pour l'avenir.

C'est long direz-vous, mais que voulez vous que j'y fasse, est-ce de ma faute? Je suis le premier à en souffrir. Je peux t'assurer que si les gens qui s'y connaissent disaient que je n'ai pas de talent et que je suis un paresseux j'abandonnerai la partie depuis longtemps. Peut-on dire que millet n'a pas fait son devoir et qu'il a laissé à ses enfants un misérable avenir?

Tu veux de mes nouvelles?

Je suis au bord de la mer dans une auberge de pêcheurs 2 près d'un village de 150 habitants, je vis là comme un paysan sous le nom de sauvage. Et j'ai travaillé journellement avec pantalon de toile (tous ceux d'il y a cinq ans sont usé). Je dépense 1 fr. par jour pour ma nourriture et deux sous de tabacs. Donc on ne peut me reprocher de jouir de la vie. Je ne cause avec personne et je ne reçois pas de nouvelles des enfants. Seul – tout seul -, j'expose mes œuvres chez Goupil à paris, et elles font beaucoup de sensation, mais on ne les achète que très difficilement. Quand cela viendra je ne puis le dire, mais ce que je puis dire, c'est que je suis un des artistes qui étonnent le plus. Ci-joint quelques lignes te renseignant à mon égard. Vous avez exposé de moi à Copenhague des choses anciennes, on aurait pu me demander mon avis.

Le 7/6/1889 a passé sans qu'aucun enfant y pense. Enfin tout est bien qui finit bien. Je suis en train de faire demander par des amis influents une place au Tonkin j'espère par là vivre quelque temps et attendre des temps meilleurs. Comme ces places sont payées, tu pourras avoir des tableaux vendus chez Goupil, une partie. Quant à maintenant je n'ai rien. J'attends une vente probable d'un bois sculpté. Aussitôt que je l'aurai je t'enverrai 300 Frs, tu peux y compter, c'est une affaire de temps seulement. Et j'écris à Paris pour tâcher d'en activer la vente.

J'ai fait cette année à l'exposition Universelle une exposition dans un café chantant; peut-être quelques danois l'auront vue et t'en auront parlé. En tous cas presque tous les norvégiens voient chez Goupil ce que je fais et philipsen que j'ai rencontré à Paris les a vus aussi.

Une fois pour toute ne termine pas tes lettres avec cette phrase sèche (ta femme Mette); j'aime mieux que l'on dise carrément ce que l'on pense, je t'en ai parlé autrefois mais tu n'as pas voulu comprendre.

Paul Gauguin

1/ Gauguin l’explique à Schuffenecker dans une lettre en juillet 1889, il s’agissait d’une chute de son fils pola

 

2/ Exaspéré par les peintres et les baigneurs qui venaient de plus en plus nombreux à Pont-Aven et qui l’empêchaient de travailler, Gauguin s’était installé au Pouldu, dans une petite auberge tenue par Mlle Marie Henry dite Marie Poupée. Quelques amis fidèles l’accompagnaient, un hollandais Meyer de Haan ; Charles Filiger, Armand Seguin, Paul Sérusier venait parfois les rejoindre et le graveur Paul-Émile Colin passa auprès d’eux plusieurs semaines en août et septembre 1889.

 

 

Publié dans anniversaires 2009

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