Gauguin et Van Gogh: le mystère de l'oreille coupée

Publié le par ebft


Van Gogh, "Autoportrait à l'oreille bandée", 1889.

Un nouveau rebondissement dans la légende de Vincent Van Gogh : s'est-il coupé l'oreille dans une crise de délire à Arles en décembre 1888, comme on le dit depuis toujours, ou cette oreille - la gauche - fut-elle coupée d'un coup de sabre par Paul Gauguin ? Cette hypothèse surprenante est celle de deux historiens allemands, Rita Wildegans et Hans Kaufmann. En octobre 2008, ils ont publié chez l'éditeur Osburg Verlag Van Goghs Och ("L'Oreille de Van Gogh"), avec un sous-titre mystérieux, Paul Gauguin et le pacte du silence. Peu à peu, la rumeur a grandi autour du livre, dont les auteurs présenteront la thèse le 17 juin à Bâle, à l'occasion de l'exposition sur Van Gogh paysagiste, qui s'y tient au Kunstmuseum.

 

Leur scénario est le suivant : une violente dispute oppose Gauguin et Van Gogh, aggravée par leur ébriété due à l'absinthe ; Gauguin, bon escrimeur, se saisit d'un sabre et porte un coup à Van Gogh, qui s'écarte assez pour ne pas avoir le crâne fendu mais ne peut éviter que la lame tranche dans sa totalité son oreille ; il se précipite à l'intérieur d'un bordel où il offre l'oreille mutilée à une prostituée ; pendant ce temps, Gauguin, conscient de la gravité de son geste, se débarrasse de l'arme et décide de quitter Arles au plus vite - fuite qui serait comme l'aveu de l'agression. Van Gogh est interné à la suite de ce qui est tenu pour une automutilation sur la foi du témoignage du seul Gauguin, qui aurait évidemment menti à la police venue l'interroger à l'aube le lendemain de son coup de sabre, précipitant par là même son départ pour Paris.

Plusieurs points ne prêtent pas à contestation : la blessure, l'affaire du bordel, l'internement de Van Gogh et le départ de Gauguin, qui a oublié à Arles, entre autres affaires, son masque et ses gants d'escrimeur, dont il réclame ensuite qu'ils lui soient renvoyés à Paris. Mais pas son arme. Parce qu'il l'a jetée dans le Rhône ou ailleurs, supposent Wildegans et Kaufmann...

Autres indices : le climat de violence entre les deux artistes, attesté par le récit de Gauguin, selon lequel le Néerlandais aurait voulu lui trancher la gorge durant son sommeil, mais aussi par de nombreux témoignages extérieurs. Et le caractère colérique de Gauguin, qui lui valut, plus tard, une bagarre avec des marins bretons et une cheville brisée.

LA CULPABILITÉ DE GAUGUIN

Mais a-t-il quitté Arles aussi vite que le livre l'affirme ? La date de son départ n'est pas connue avec exactitude. A-t-il ou n'a-t-il pas attendu l'arrivée de Théo, frère de Vincent, qu'il avait lui-même prévenu ? La question semble insoluble, faute d'éléments probants.

Ce qui ne fait aucun doute, à l'inverse, ce sont les troubles psychiques dont Van Gogh souffre dès cette période, et dont l'ultime conséquence sera son suicide - que l'automutilation préfigurerait. Il paraît bien difficile d'ignorer ce point autant que le font Wildegans et Kaufmann, emportés par leur enquête policière et leur désir d'établir la culpabilité de Gauguin.

Il est aussi difficile de répondre à cette autre question : pourquoi, dans sa très abondante correspondance, Van Gogh n'aurait-il jamais révélé la culpabilité de Gauguin, par exemple à Théo ou au docteur Gachet ? Pourquoi Gauguin n'y aurait-il pas fait la moindre allusion des années plus tard dans ses écrits autobiographiques ? Contre cette objection, les auteurs lancent leur idée romanesque du "pacte du silence" que les deux hommes auraient établi entre eux. Il s'expliquerait par la puissance de leur relation ou par un rapport de domination que Gauguin aurait créé en sa faveur. Tous deux l'auraient respecté jusqu'à la mort, et le secret serait resté inviolé jusqu'à l'accès de lucidité de Wildegans et Kaufmann. S'il n'est pas sûr qu'ils aient raison sur le fond, ils ont du moins réussi à tirer parti de la gloire de Van Gogh pour se faire connaître.


Philippe Dagen et Lorraine Rossignol (à Berlin)
Article paru dans le Monde édition du 09 Mai 2009

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