Ode à la couleur

Publié le par ebft

Vente aux enchères du samedi 2 Mai 2009 à 14h30 à Brest, Thierry - Lannon & Associés

Un tableau de John Russell devrait bientôt mener la symphonie des enchères.

Histoire d’un peintre australien bâtisseur de château en baie de Goulphar...


John Peter Russell (1858-1930),
Baie de Goulphar, vers 1896-1908,
huile sur toile, 65 x 65 cm.
Thierry - Lannon & Associés SVV. Cabinet Schoeller.
Estimation : 50 000/80 000 €.


Comme tant d’artistes étrangers, John Peter Russell découvre la Bretagne aux dernières décennies du XIXe siècle. Après la mort de son père, directeur d’aciérie à Darlinghurst, à l’est de Sydney, le jeune homme vient, vers 1880, étudier à Paris dans l’atelier de Fernand Cormon, boulevard de Clichy.

Dans ce foyer de la modernité ouvert aux rencontres et aux confrontations, Russell se lie notamment d’amitié avec Van Gogh, dont il peindra, en 1886, un portrait tout en finesse. Les deux artistes veulent rendre l’instant plus présent, donner une densité nouvelle à la couleur et doter la touche de nouveaux rythmes. Propriétaire d’un yacht, Russell éprouve une réelle attirance pour la mer. Notre peintre cherche donc un port d’attache qui lui révélera les effets de lumière tant convoités.

Ce sera Belle-Ile-en-Mer, qu’il découvre durant l’automne 1886 en compagnie de Claude Monet. Jugeant le port du Palais trop animé, nos deux compères travaillent au village de Kervilahouen, qui abrite un petit groupe de maisons sur la route du phare. Charmé par Belle-Ile, John Peter Russell loue d’abord un gîte à Envag, mais décide bientôt de se faire construire une grande maison dans la baie de Goulphar, le "Château anglais".

Il y résidera entre 1888 et 1909, avec ses enfants et sa femme, Marianna Mattiocco, un ancien modèle de Rodin. Le lieu devient vite le point de ralliement d’artistes d’avant-garde : le jeune Henri Matisse y séjourne en 1896, y revient même l’année suivante. Le futur créateur du fauvisme se déclare spécialement séduit par l’éclat des couleurs pures. Une saturation chromatique que l’on retrouve dans cette toile de Russell, inédite sur le marché. Conservée depuis le début du XXe siècle dans la même famille et proposée en bon état de conservation, elle fut néanmoins exposée dans divers musées français et étrangers. Elle représente l’anse pittoresque de Goulphar animée de bateaux, vue depuis le Château anglais. Proche d’un tableau conservé au musée d’Orsay, justement titré La Voile rouge, port de Goulphar, elle s’en distingue toutefois par une composition audacieuse. Bien loin de la subtilité vaporeuse des impressionnistes, elle affirme une virtuosité et une force quasi gestuelle de la touche. À la manière de Van Gogh, notre peintre use de stries verticales et horizontales pour suggérer la profondeur mystérieuse de l’Océan atlantique. Il se sert également des hachures obliques pour construire l’escarpement brutal des falaises.

Créant des accords de jaunes, de verts, de bleus et de mauves, John Peter Russell inonde encore la toile de couleurs flamboyantes, d’une vibration lumineuse inégalée... Hélas, la mort de Marianna en 1908 précipitera John Peter Russell dans une immense détresse et met fin à la période belliloise du peintre. Après avoir vendu le Château anglais, il regagne définitivement son Australie natale. Cent ans plus tard, Belle-Ile-en-Mer déploie toujours une palette de couleurs et de contrastes fascinante, comme l’a chanté Laurent Voulzy. Et comme le clame encore notre superbe morceau de peinture annonçant l’art fauve.

Chantal Humbert (gazette Drouot)

 

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