éclairage sur la vente du tableau de Gauguin, "Etude de femmes martiniquaises"

Publié le par ebft




PAUL GAUGUIN (1848-1903) « Etude de femmes martiniquaises »
numéroté illisiblement '_ _ 50' (en haut à gauche)
pastel et fusain sur papier, 42 x 53,5 cm. (16½ x 21 7/8 in.), Exécuté vers 1887

Collection Yves Saint Laurent et Pierre Bergé, Vente Christie's Paris, 23 - 25 Février 2009

Lot N°2

Estimation        300 000 - 400 000 Euro (394 373 - 525 831 US$)

Vendu pour      673 000 Euro (848 461 US$)

Provenance:

Jean Davray, Paris.

Antoine Nikles, Genève.

Acquis auprès de celui-ci par Yves Saint Laurent et Pierre Bergé, janvier 1986.

 

littérature:

D. Wildenstein, Gauguin: Premier itinéraire d'un sauvage, catalogue de l'oeuvre peint (1873-1888), Paris, 2001, vol. II, p. 342 (illustré en oeuvre comparative).

 

 

Après son premier séjour à Pont-Aven, le voyage aux Antilles représenta une étape marquante de la vie et l'oeuvre de Paul Gauguin. Parti de juin à novembre 1887 avec son ami Charles Laval pour fuire la société européenne en pleine industrialisation mais aussi "pour vivre en sauvage"1, l'artiste se lançait à l'aventure, à la découverte d'une autre culture. Rêvant de connaître un état de nature plus originel, en quête du paradis perdu, il réalisa à cette époque plusieurs compositions majeures qui mettent en scène des personnages indigènes dans une végétation tropicale luxuriante, telles que Au bord de la rivière et La cueillette des fruits (Musée Van Gogh, Amsterdam). Parallèlement, l'artiste accumula de nombreuses études prises sur le vif d'indigènes et des animaux, dont certains motifs se rattachent à quelques-unes de ces toiles martiniquaises.


Tel est le cas pour la silhouette de la martiniquaise présente dans ce pastel et que l'on retrouve, dans une position inversée et avec une légère variante dans l'attitude, au centre du tableau Au bord de la rivière (Wildenstein, no. 252). La pose très soignée du modèle permet de considérer cette oeuvre non pas comme un simple croquis, mais plutôt comme une des rares études connues travaillées d'après le modèle, à la façon d'un ethnographe étudiant les coutumes et les particularismes locaux - "Actuellement, je me borne à faire croquis sur croquis afin de me pénétrer de leur caractère et ensuite je les ferai poser", expliquait-il à son ami Claude-Emile Schuffenecker au début du mois de juillet2. Cette silhouette révèle les nouveaux procédés affectionnés par l'inventif Gauguin à cette période dans ses travaux préparatoires et qui s'appliquaient au montage et au principe de l'inversion. De fait, il remployait et retravaillait souvent ses silhouettes notées ou des éléments isolés pour différentes compositions, associant librement des corps et des visages et/ou les inversant (il examinait probablement ses propres dessins en transparence). Ces moyens techniques offraient à l'artiste une liberté nouvelle dans l'utilisation de ces figures qu'il retranscrivait sur ses carnets ou ses feuilles de dessin.


Ce séjour martiniquais donna à Gauguin une forte impulsion dans l'élaboration de ces procédés et lui permit, à travers l'oeuvre graphique qu'il produisit, de se constituer un vocabulaire personnel de motifs qu'il pouvait reprendre à volonté. "L'expérience que j'ai faite à la Martinique [...] est décisive. Là seulement je me suis senti vraiment moi-même, et c'est dans ce que j'en ai rapporté qu'il faut me chercher, si l'on veut savoir qui je suis, plus encore que dans mes oeuvres de Bretagne"3, confia le peintre à Charles Morice, évoquant cette période charnière de son évolution artistique.


Notes:

1 Lettre de Gauguin à sa femme, citée dans D. Wildenstein, Gauguin : Premier itinéraire d'un sauvage, catalogue de l'oeuvre peint, Paris, 2001, vol. II, p. 317.

2 Lettre de Paul Gauguin à Claude-Emile Schuffenecker, citée dans D. Wildenstein, ibid., p. 319.


3 C. Morice, Paul Gauguin, Paris, 1919, p. 81.

 




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